Editorial

Une question de frontière

Si l’expérience d’autrui peut servir, il vaut la peine de prendre connaissance de celle d’Alizé Cornet, qui vient de remporter le tournoi de Katowice, en battant au passage la régionale de l’étape Agnieszka Radwanska. Le parcours de la jeune Niçoise, née en janvier 1990, est assez insolite pour que l’on s’y arrête un instant. Après avoir obtenu son bac avec deux ans d’avance, elle apparaît déjà au 57ème rang de la WTA en 2007. Deux ans plus tard, elle atteint la onzième place dans la hiérarchie mondiale. Mais elle ne peut s’y maintenir : une blessure à l’épaule prélude à une dégringolade dont elle se remettra malaisément. Et c’est ici que les choses deviennent intéressantes…

En 2012, exclue du top 100 (comme aujourd’hui l’est à nouveau David Goffin, qui eut, dimanche, la bonne idée de sortir des qualifications du Masters 1000 de Monte-Carlo), elle se réfugie au centre national de Roland-Garros, où Goven la remettra patiemment en selle avant que, excédé par les sautes d’humeur de sa protégée, il renonce à s’en occuper lors du récent tournoi de Miami.

Moins d’un mois après cette rupture professionnelle, Alizé Cornet, redevenue WTA 21, a accordé un long entretien au journal « L’Equipe ». Elle y fait amende honorable et reconnaît que son désir de gagner peut lui « faire perdre la raison sur un court de tennis » ! Elle n’est pas la première et moins encore la dernière à partir ainsi à la dérive. Considérant que la victoire ou la défaite ne touche personne d’autre que celui ou celle qui la remporte ou la subit – à l’exception des proches –, elle confesse que naguère encore elle pouvait s’énerver en encaissant des coups gagnants. Mais, pour sa défense, elle plaide qu’elle a eu peur pour son avenir. Elle eut tout loisir, pendant sa période noire, de comprendre que, comme joueuse professionnelle, « si on ne réussit pas au tennis, on sera dans la mouise. Il ne faut pas se leurrer. C’est un sport, mais aussi notre métier. La limite est donc mince entre se dire <Fais-toi plaisir> parce que ce n’est rien que du sport et savoir son avenir en jeu. »

Alizé Cornet parle d’or. Les jeunes talents qui veulent se faire une place dans le tennis mondial auraient tout intérêt à ne jamais perdre de vue cette frontière. Quant aux amateurs, incarnés par le joueur lambda, qu’ils se contentent de prendre plaisir au tennis, même si ce jeu rend fou, parfois…


Michel Nestor, le 15 avril 2014