Kristof Vliegen
Kristof Vliegen "A l'heure des choix"
Il y a des joueurs qui ne laissent guère de regrets lorsqu’ils quittent la scène internationale, soit que leur jeu fût ennuyeux ou que le charisme leur manquât totalement. Kristof Vliegen ne compte assurément pas dans le lot et c’est avec regrets que l’on a dû enregistrer récemment l’annonce de son départ à la retraite, provoqué par des ennuis de santé. On imagine sans peine ce que signifie pareil renoncement, alors que le joueur paraît dans la force de l’âge. Il pouvait même à bon droit estimer qu’avec l’expérience emmagasinée et la main restée la sienne, il aurait pu faire mieux encore qu’en 2006 quand il atteignit la trentième place dans la hiérarchie mondiale.
On l’a rencontré au Primerose où il venait s’entraîner à la veille d’un interclubs en Allemagne. On en a profité pour lui demander en premier lieu de raconter comment il était venu au tennis :
- Quand je suis entré à l’école maternelle, j’ai trouvé une raquette dans la classe. Je l’ai prise. J’ai su immédiatement que je n’aurais de cesse de m’en servir. J’ai commencé à jouer chaque mercredi après-midi avec mon institutrice qui pratiquait le tennis dans un club. C’est ainsi que j’ai débuté. A 7 ou 8 ans, j’ai participé à quelques tournois ; et le jour où j’ai rencontré Wim Fissette, son père a conseillé à mes parents d’aller à Genk pour m’entraîner. Quatre ans plus tard, j’ai été invité par Ivo Van Aken et son adjoint Steven Martens à rejoindre le centre de la VTV et j’ai été pris en charge, dans un premier temps, par Karl Maes.
Kristof a donc fait toutes ses classes au centre de Wilrijck ; mais on ne saurait dire que ce soit son meilleur souvenir. En fait, à l’époque, on lui préférait Coene et Wauters auxquels on prêtait un meilleur potentiel. A juste titre peut-être, en fonction des résultats du moment, mais à tort si l’on analyse la situation à la lumière du verdict de la dernière décennie. Cette préférence affichée pour deux joueurs qui ont vainement tenté de faire carrière sur le circuit n’a cependant pas constitué un handicap majeur pour « Fly » : il avait assez d’orgueil pour faire la démonstration qu’il était victime non tant d’une injustice que d’une erreur.
- La VTV ne croyait pas en moi. Quand elle m’a viré, après que j’eus servi de « sparring partner » aux autres, j’ai voulu lui administrer la preuve qu’elle s’était trompée. Démonter que je pouvais arriver, malgré tout, devint l’objectif à poursuivre. A l’époque, j’étais le dixième mondial au classement junior ; mais je n’ai pas eu le droit d’aller à Melbourne ou New York pour autant, sous prétexte que cela coûterait trop cher à la Fédération. Ce besoin de revanche fut déterminant pour ma carrière, mais je dois ajouter qu’après avoir été livré à moi-même, j’ai eu la chance de pouvoir compter sur Vincent Stavaux. Il m’a pris sous sa coupe ; c’est grâce à lui que j’ai pu continuer à jouer au tennis car mes parents n’avaient pas les moyens financiers pour me mettre le pied à l’étrier du circuit international. J’ai travaillé au Parival où il a constitué, avec Philippe Dehaes et un entraîneur physique, une petite structure sponsorisée autour de moi.
Il faut rappeler qu’à cette époque, les méthodes d’entraînement suivies par les deux ligues différaient considérablement de ce qu’elles sont aujourd’hui. A 18 ans, tout joueur passé par le tennis-étude devait quitter le giron fédéral :
- A l’époque, je ne fus pas le seul dans mon cas. A 18 ans, Van Garsse, Goossens et Van Herck ont dû également quitter la VTV. Il n’y avait aucun suivi. Nous n’avions plus l’occasion de fréquenter le centre pour nous y entraîner ni même pour travailler avec des plus jeunes. (Heureusement, le BATD a permis à la plupart d’entre nous de bénéficier d’un accueil précieux.) Aujourd’hui, cela a changé heureusement : Wilrijck et Mons sont devenus des lieux de travail pour des joueurs accomplis qui y retrouvent des gens compétents comme Gunther Vanderveeren ou Thierry Van Cleemput, alors que naguère, il suffisait d’avoir un diplôme pour enseigner… Il fallait un papier – de type A, B ou C, je n’en sais trop rien… – pour donner cours. J’estime qu’un Johan Van Herck, au demeurant capitaine de coupe Davis depuis peu, avec l’expérience du terrain qui est la sienne, pourrait parfaitement enseigner. Je trouve aussi très dommage que des considérations politico-financières interviennent aujourd’hui dans le processus de la formation de nos élites. Je pars du principe que s’il s’agit d’aider les jeunes (peu importe leur âge), il faut avoir prioritairement à l’esprit des considérations sportives. Malheureusement, aujourd’hui, les centres fédéraux doivent réunir un certain nombre de joueurs pour obtenir des subsides. Je me souviens qu’à la VTV, il en fallait vingt-cinq pour obtenir des fonds. Autant dire que sur le nombre, il pouvait y en avoir une dizaine qui méritaient un soutien ; et ces gens-là finissaient par perdre leur temps aussi bien que les autres dont on savait qu’ils n’arriveraient à rien de toute façon. Cela je ne peux le comprendre et je crois malheureusement que cela n’a pas changé…
A quelque chose, cependant, malheur est bon. « C’est le voyageur solitaire qui va le plus loin », disait joliment Céline dans le « Voyage au bout de la nuit ». Kristof prit donc ses raquettes de pèlerin et, à 18 ans, il se lança dans les « Future ». Il n’en joua qu’une dizaine, en gagna deux et se montra surtout performant en double avec Wim Neefs – ce qui lui valut des invitations en France dans les tournois où l’hospitalité était accordée. Mais ces « Futures » ne le motivaient pas outre mesure : il fallait jouer beaucoup de matches pour peu de points. Aussi, dès qu’il eut atteint (sans traîner en route…) un classement qui l’amena entre la 400ème et 500ème place dans la hiérarchie ATP, il se tourna vers les qualifications des Challengers, qu’il jugeait beaucoup plus intéressants à tous points de vue. Le plus souvent, il s’en extirpait. (Il le souligne lui-même : à l’époque, avec une centaine de points, un joueur se hissait sans peine à la 300ème place !)
Les résultats ne se firent pas attendre bien longtemps, comme l’indique sa spectaculaire progression en un an : en été 2001, il affichait l’indice 1066 ; fin octobre, il était monté au 543ème rang et le 26 août 2002, il prenait le 170ème fauteuil. Ce n’est pas tout le monde qui peut prétendre à une ascension aussi rapide !
- Je n’ai pas dû patienter très longtemps pour entrer dans le top 200. En fait, je ne voulais pas stagner pendant dix ans. Quand j’ai quitté la VTV, je voulais me prouver, ainsi qu’à mes parents et à mon entourage, qu’après deux ou trois ans, je serais de taille à atteindre cet objectif, étape nécessaire avant de faire mieux encore. Soit dit en passant, si l’on stagne aux alentours de la 750ème place pendant trois ans, il ne sert à rien de poursuivre dans cette voie…
La percée de Kristof, déterminé à sortir de l’anonymat, s’effectua en janvier 2003. Il se fit connaître de la plus belle des manières par les seigneurs du circuit. Parti aux antipodes avec l’espoir d’obtenir une place dans le tableau des championnats internationaux d’Australie, il se fit un nom au tournoi d’Adélaïde, en sortant des qualifications, puis en battant Thomas Enqvist (3/6 6/4 6/3), l’Anglais Parmar, l’Espagnol Alberto Martin et Richard Krajicek en demi-finale (7/6 4/6 6/3), pour ne succomber qu’en finale face à Nikolaï Davydenko.
- J’ai eu de la chance de faire cette finale d’Adélaïde, à vingt ans. Elle m’a aidé à approcher le top 100 (NDLR : le 6 janvier 2003, il fut classé ATP 114) et à obtenir ma première sélection en coupe Davis. Mais ce succès, que je ne regrette pas, m’a freiné. Il est venu trop vite. Je n’étais pas prêt à l’assumer. J’étais trop jeune. Battre Krajicek, que j’avais vu quelques années plus tôt à la télévision gagner Wimbledon, cela dépassait mes espérances… J’avais la fausse impression que j’étais arrivé. Mon but avait pour ainsi dire disparu. C’est pourquoi j’ai traîné ensuite pendant deux ans entre 80 et 120ème, au lieu de me situer entre 50 et 70. Je manquais de maturité pour être centième mondial, même si je possédais les qualités nécessaires pour le devenir. Je n’étais pas prêt à ce changement de vie, marqué entre autres par un afflux d’argent soudain et par la nécessité d’entretenir des rapports avec la presse. Je ne savais trop bien comment m’y prendre avec les journalistes. A une époque où leur attention se concentrait sur Justine Henin et Kim Clijsters, je me sentais tracassé par ce que je devais leur répondre quand, après avoir passé un tour à l’US Open, ils cherchaient à mieux me connaître et m’interrogeaient sur un tournoi que j’avais joué trois mois plus tôt ! En outre, à cette époque, j’ai connu quelques problèmes dans ma vie privée. Un oncle qui m’était très cher a disparu. J’ai dû apprendre à vivre seul, sans mes parents et mon frère… J’ai dû apprendre aussi à cuisiner et à bien manger… Chaque jour, je m’entraînais à fond ; mais, parallèlement, je n’avais rien comme divertissement… Le temps de digérer tout cela, j’ai gagné en maturité – ce qui m’a permis de jouer au plus haut niveau pendant quatre ans.
A force de travail, « Fly » entra finalement dans le top 100 le 18 avril 2005. Au lendemain du tournoi de Barcelone, où il signa ce qu’il appelle son « match de référence » contre David Nalbandian en quart de finale (7/6 6/4), il fut classé ATP 93. Après quelques semaines d’une régression temporaire, qui devait le préparer à mieux sauter, il revint à ce niveau avant d’atteindre le 30 octobre 2010 son meilleur classement : ATP 30 ! Et de se souvenir :
- J’étais parti seul à Barcelone, après m’être séparé de mon coach, Philippe Dehaes, pour jouer un Challenger. J’avais atteint la finale, que j’ai jouée et perdue le matin contre Wawrinka, avant de disputer le premier tour des qualifications, l’après-midi, dans le tournoi comptant pour le « Grand Prix ». Les choses se sont passées pour le mieux puisque j’ai pu entrer dans le tableau principal et que j’ai battu Nalbandian en quart de finale ; puis j’ai perdu contre Robredo, un match que j’aurais dû toujours gagner. Mais j’ai commis une erreur de jeunesse. J’étais tellement heureux après ma qualification pour les demi-finales que j’ai invité Vincent Stavaux et mon entraîneur physique dans la capitale catalane ; et, au lieu de rester concentré sur mon sujet, je me suis dispersé.
Le mauvais souvenir de cette défaite est évidemment compensé par la tournure imprévue d’autres rencontres. Rien qu’en 2005, il a notamment battu, à Bâle, Stanislas Wawrinka et Guillermo Coria, ce dont il fait peu de cas. Il ne cite même pas pour mémoire, son succès qu’il a remporté dans le cinquième match (décisif) contre la Serbie, quand il se défit du jeune… Novak Djokovic 6/3 6/3 3/6 6/2. En revanche, il aime revenir sur cette victoire forcée aux dépens de Marat Safin à Monte Carlo, quand il lui fit mettre genou en terre (0/6 7/6 6/4) :
- Ce jour-là, je n’étais pas trop à l’aise. Mais le match se jouait sur terre battue, qui n’a jamais été sa surface de prédilection. Mes inquiétudes se justifièrent. En vingt-deux minutes, j’ai pris 6/0 ; mais je n’en étais pas moins déterminé à tout faire pour renverser la situation. Je me suis accroché, avec pour premier objectif de gagner mes jeux de service. Après tout, je m’entraînais au moins quatre heures par semaine, rien qu’au service – sans compter ceux que je faisais pour travailler l’enchaînement avec le coup droit. A la longue, mon acharnement contre l’ancien numéro un mondial fut payant. J’avais, je dois le reconnaître, un jeu pour ennuyer beaucoup de monde…
Kristof Vliegen met ces quelques faits d’armes au-dessus de beaucoup d’autres qu’il a signés, notamment en coupe Davis. Cette épreuve, il l’a disputée pendant sept ans, mais il en garde des impressions mitigées. Il n’apprécie même pas outre mesure que l’on associe sa personnalité à son seul match contre Lleyton Hewitt, battu au terme d’un match fabuleux, le 9 février 2007, sur la marque de 4/6 6/4 3/6 6/3 6/4.
- Quand, j’ai été sélectionné dans l’équipe de coupe Davis par Steven Martens, avec qui je n’avais pas eu de très bonnes relations à la VTV et que je n’avais plus revu depuis deux ou trois ans, j’ai connu d’étranges sentiments. Cela n’a pas été facile, ni pour lui ni pour moi… D’une part, j’étais l’homme le plus heureux du monde ; et, en même temps, des souvenirs me sont revenus en mémoire : j’avais l’impression d’avoir réussi en quelque sorte, bien que tout n’eût pas été fait pour me faciliter la tâche. Mais, je dois rappeler que je n’avais pas été sélectionné pour jouer en simple, si ce n’est dans un cas de force majeure ou pour servir de suppléant, une fois le résultat acquis. J’ajoute que je n’avais donc strictement rien à dire dans l’équipe. Au départ, j’ai surtout joué en double avec Olivier Rochus. J’ai gagné ma place quand Xavier Malisse – en conflit avec la Fédération – s’est retiré pendant quatre ans. Cette expérience m’a en tout cas permis de connaître des moments magnifiques. J’ai beaucoup aimé jouer pour mon pays ; je crois d’ailleurs n’avoir fait qu’un seul mauvais match dans cette compétition : le dernier. Il comptait pour du beurre, et je l’ai perdu contre le Polonais Jerzy Janowicz. Sous le capitanat de Julien Hoferlin, Olivier et moi avons connu des moments mémorables, tant sur le terrain qu’en dehors avec les supporters de l’équipe. Mais la coupe Davis est aussi une épreuve qui « bouffe » ceux qui y prennent part. Emotionnellement, il est très dur de la jouer, en particulier lorsqu’il faut attendre plusieurs heures aux vestiaires pour disputer un cinquième match décisif. Autant dire, qu’Olivier et moi avons été très heureux de voir arriver Steve Darcis dans le groupe…
Aujourd’hui que le grand livre de la compétition au plus haut niveau est refermé, Kristof n’a encore rien décidé à propos de son avenir, qu’il n’imagine toutefois pas en dehors du tennis. Il se déclare ouvert à toute proposition et, en premier lieu, à celles que le BATD pourrait lui faire. Il ne cache pas, d’ailleurs, qu’il aimerait se voir confier l’entraînement de jeunes éléments prometteurs, même s’il ne désire plus voyager une trentaine de semaines chaque année :
- J’ai envie de les faire profiter de mon expérience. Pour ma part, je n’ai pas eu cette chance d’être pris sous l’aile d’un joueur – comme Dewulf, par exemple – qui connaissait bien le circuit international. Je suis convaincu de pouvoir faire gagner deux ou trois ans à un jeune joueur, en le mettant en garde contre les erreurs que j’ai commises et qu’il risque de reproduire. Il faut lui apprendre à programmer soigneusement ses tournois et à connaître les conditions de jeu qu’il rencontrera. A Madrid, par exemple, il convient de prendre en compte les problèmes d’altitude ; à Barcelone, la terre battue est lente, mais glissante, etc. Les conditions de jeu sont très importantes et tout joueur à intérêt à privilégier ses apparitions sur les surfaces qui lui conviennent le mieux. Il ne s’agit là que de détails d’une gestion générale à laquelle il s’impose de se montrer très attentif. Cela dit, je crois qu’il est préférable de ne jouer qu’une vingtaine de tournois par an, si on les prépare bien, au lieu de s’user à s’en imposer trente-cinq…
Michel Nestor
Le 29 juillet 2011